Le périmètre des carburatrices

vendredi 19 janvier 2018

La gouille

Le départ des cigognes marquait la disparition de la gouille. Le brouillard s’installait et saccageait tout. On n’y voyait plus rien. Personne n’aurait pu dire qu’ici, l’été faisait courir les rires sur le petit ponton. Désormais, c’était une bouillie d’où ne sortaient plus aucun poisson, il n’y avait plus de joies à rôtir. La brume avait tout englouti. Elle avait digéré les ampoules colorées qui délimitaient la place de galets. Les rives avaient noirci, les herbes sauvages sentaient l’humidité boueuse. Lorsque les cigognes passaient au-dessus de nos têtes, elles tiraient un drap sur la saison. Ce rideau brutal, c’était Tonton Ronald.

dimanche 14 janvier 2018

Par l’épaule

Au bout de cavalcades hirsutes
Après avoir foncé l’un contre l’autre
Des dératés qui perdaient haleine
Nos rires se sont retrouvés
A se prendre par l’épaule
De vieux poilus
Qui en avaient bavé
Qui en avaient vu
Qui avaient pleuré ensemble

dimanche 24 décembre 2017

Traversée

Tu traversais la ville
Comme on fripe une feuille
Tout à coup
Tu étais là
Si proche
On aurait dit
Que tu sautais
De parfum en parfum
Jusqu'à l'avant de mon col
Que ta main avait pris en otage
Le temps de négociations
Trop vite abandonnées

Irrigation

C'est serré
Contre son manteau de poussière
Qu'il a séché ses larmes
C'est dans ses bras secs
Qu'il a irrigué
Des désirs
Le long d'un territoire
Brûlé de vents sableux
C'est serré
Contre son manteau de poussière
Qu'il a murmuré des assauts botaniques

Acidité

Nos mains
Filaient en chiens
Lancés sur la lumière
Qui se terrait au fond de la cabane
Et nous sifflions
Et nous étions excités
Car nous savions
L'été parti
A la maraude
Probablement saoul
De l'autre côté de la terre
Car nous savions
La saveur sucrée
De ces flammèches indomptables
Au coeur de cette saison acide

mercredi 8 novembre 2017

En route

Ton parfum dans le soir
Descendait jusqu'à la nuit
En route
Nos mains s'égaraient
Nos gestes s'égayaient
Des derniers assauts de lumière
D'un jour
Qui tombait en riant
De se précipiter dans l'obscurité
A gorge déployée

dimanche 22 octobre 2017

Doudounes

Il y avait celui
Qui retournait les cadavres
Pour leur ajuster la chemise
Il y avait celle
Qui aimait le pourpre
Pour retenir le jour
Il y avait celui
Qui regardait son corps transpirer
Pour accueillir des sanglots complexes
Des espressos circulaient
La nuit progressait à son rythme de croisière
Il n’y avait aucun excès
Juste des intentions abruties
Prêtes à en découdre
Avec des reflets incertains
Et des menaces de synthèse
Ici
On sursautait
Dans des doudounes

Pugilat

Ta tristesse
Approchait
Je l’ai vue venir
Au coin du bois
Par le chemin
D’or et de feuilles
Dans un bruit de boucle
J’ai lâché mon dépit
A grandes foulées de salive
Il a fondu sur elle
Dans un pugilat
De lumière poussiéreuse

Blindage

Sois sombre
Sois opaque
Sois feuilleté
Et retiens les balles
Ne les empêche pas
D’atteindre nos disputes
Empêche l’horreur
De s’attaquer
A nos sauvageries
Laisse-nous
Dévorer
Nos peaux nues
Préserve ce silo de silence
Afin que nous entendions
Nos chagrins
Mastiquer
Notre haine

Nous habitions la nuit

Nous habitions la nuit
Nous descendions
Dans ses entrailles glacées
Chercher des victuailles
A saupoudrer
De grains de lumière
Qui ne pesaient pas lourd
Dans les caddies du jour
Nous habitions la nuit
Sans laisser d’adresse
Nous habitions la nuit
Et nous souhaitions
Recevoir ses caresses
Nous habitions la nuit
De souffles indomptables
Et nous frappions aux portes
De nos colocataires
Et personne ne répondait
Nous habitions la nuit
Et le bruit aveugle de l’agitation
Nous servait
De seule piste
Pour faire atterrir l’aube
A espérer qu’elle saurait
Nous approcher
Sans apeurer
Nos grosses mains
Pétries d’ombres salies
Perpétuelles orphelines
Des crépuscules baroudeurs

dimanche 17 septembre 2017

Sentinelles de poussière

L'aube
Puisqu'elle avait forcé
La façade est
A l'assaut des persiennes
Donnait
A la poussière
Des allures de sentinelles
J'aurais aimé
Que tu prennes
Le commandement
De ce petit équipage de lumière
J'aurais aimé
Que tu viennes m'arrêter
Lorsque je prenais la fuite
J'aurais aimé
Que tu m'escortes
Alors que je me jetais
Dans le guet-apens du jour

Embuscade

Le vent
Serrait la nuit
A la gorge
Nous attendions
En embuscade
Afin de dépouiller
Ses poches sombres
Des éclats de jour
Qu'elle avait ravis
A nos heures de joie

Maison de pluie

Il habitait
Une maison de mauvais temps
Faite pour la pluie sombre
Habillée d'eau montée en mousse
Il habitait
Une maison
Rabougrie de lumière
Dans laquelle on priait
Pour que les nuages
S'amoncellent
A nouveau
Rapidement
Au-dessus de la cheminée
Une maison
Qui aidait le ciel
A appeler l'obscurité
Une maison
Qui se chauffait
En faisant flamber
La clarté taillée en bûches

dimanche 13 août 2017

Flaques

Ce matin
Est un poignard rouillé
Au travail dans le ventre du jour
Alors que la nuit
Digère encore
Des étoiles à peine entamées
Se répandent
Dans les flaques

Taxidermie

Ici
Lorsque leurs mains
Atterrissent sur les comptoirs
Elles renversent quelques verres

Pas qu'on ne sache pas atterrir
Ici
On n'en fait simplement pas
Tout un cas
On ne cherche pas
A se retenir
A quoi que ce soit

L'important c'est de se poser
Et de saisir à nouveau
Ce qui ne tangue pas
L'important
C'est de s'immobiliser un peu

Ici
Les pyromanes ont tout brûlé
A quelle branches
Voulez-vous donc
Que ces mains s'accrochent

Si vous tentez
Quelques sifflements d'oiseaux
Vous aurez peut-être la chance
De les voir s'animer un peu
En rase-motte
Et de raconter des aventures
Pelées et malingres

De celles qui nous amènent
Ici

De celles après lesquelles
Il ne faut pas courir bien longtemps
Pour les voir s'essouffler
Pour les ramener sur nos épaules
Et les tanner ensuite
Leur maquiller une splendeur
Qu'elles n'ont jamais eue

De celles qui
Accrochées au dessus de la porte
Nous aident
A passer l'hiver sans histoire

L'arbre

Se déchausser
Risquer nos pieds
Hors de l'ombre ronde et tempérée

Les offrir à la morsure instantanée
Du soleil obèse

Les ramener à l'intérieur
De l'ombre
A force
Décollée sur les côtés

Se passer
Fraîcheur
Sur le visage
Ce mot ravissant

Poussière

Ainsi
La poussière
Qui éclate en nuages
Reste de la poussière

Ce n'est pas un équipage
Lancé à l'assaut
De notre périmètre intact

C'est d'abord
De la poussière
Qui éclate en nuages
Dans les parages de l'horizon

vendredi 21 juillet 2017

Conditionnel

On dirait
Que tu serais
Un vieux roi
Et que tu ne pourrais pas
Cuisiner
On dirait
Que tu serais
Un vieux roi
Qui irait
Alors
Au restaurant rapide

mercredi 12 juillet 2017

Les nageurs de la nuit

Immergés
Dans l'obscurité
A recevoir
Des vagues sombres
Dans le nez et les yeux
Les nageurs de la nuit
Croisent
Clignent
Et sifflent
Ils embrassent
Ils battent des jambes
Ils guettent
Le cou tendu vers l'aube
Qui se répandra
En huile et en taches
Après l'ivresse agitée
Des embruns

Près de la rivière

Des enfants humides
Escaladent
La rivière
Des femmes penchées
Construisent un feu
La forêt est un couvercle
Sur cette petite bande qui mijote

Et les hommes
Qui ne sont pas là
Qui trafiquent ailleurs
Auxquels on ne croit plus

Surtout ici
Parmi les galets et les brindilles

Les hommes
Qui sont partis
S'écharper
Mettre le feu ailleurs

Qui reviendront peut-être
Un bras
Une jambe
En moins
A les confondre
Dans l'odeur
Touffue et confuse
Des broussailles
Avec des sangliers

Des hommes estropiés
Qu'on étouffera
Avant de les avoir
A nouveau
Embrassés

Qu'on étouffera
Comme le bruit d'une menace
Couvert par le clapotis
Des enfants humides
Qui escaladent
La rivière