Le périmètre des carburatrices

vendredi 24 juin 2011

La voix

- Il me semble que je vous connais.
- Je ne crois pas.
- Pourtant...
- Laissez-moi tranquille, je vous prie.

C'est dans cet éclat, dans cette assertion précise, dans cette diction lente et élastique, qui le prenait presque pour un débile, qu'il reconnut la voix des transports en commun.

- Puis-je simplement vous demander l'heure?
- Pauvre type!

Hors des rails, au bas des voies ferrées, passés les éléments de ballast égarés, les taillis, les ronces et les arbustes, infestés de tiques, constituent un monde inhospitalier. Alors que des êtres tendus, devant leur cappucino ou leur frappucino, défilent à grande vitesse et à cadence régulière.

Cabanes

Ils aiment parler de leurs cabanes dans les rencontres urbaines. Ils aiment raconter la campagne. Ils aiment le rapprochement complice stimulé par les racines rurales. Ils aiment fouiller la généalogie pour retrouver un lointain cousin, un quart de spermatozoïde qui aurait tenu une faux.
Pourtant, ils ont pris soin de construire leurs cabanes en lisière de la forêt, juste à l'ombre des premières frondaisons.
Et lorsque les profondeurs de la nuit, lorsque les lointains humus, lorsque les mousses cachées très au fond de cette forêt se manifestent, ils enclenchent rapidement leurs lecteurs numérique et passent quelque chose comme les Gipsy Kings.

mardi 21 juin 2011

La fissure de l'inlay

Elle posait encore des inlays chez un vieux chirurgien dentiste. Selon une technique dépassée. Mais enfin, elle avait "trouvé quelque chose". Elle était pratiquement aussi bien lotie que sa soeur, secrétaire-réceptionniste à la Fédération patronale de la Haute-Vallée de la Sorge, l'une des dernières circonscriptions à maintenir son stock de feuillets en carbone.

Toutes deux s'épanouissaient, en réalité. Elles avaient cette franchise dans le travail et se mettaient à l'ouvrage avec détermination et entrain. Elles appréciaient la répétition forte et tranquille de leurs gestes. L'une manipulaient de très petites quantités d'or et de plomb, elle veillait à ne rien tacher. L'autre n'oubliait pas de photocopier en suffisance des extraits de procès-verbaux pour les ventiler dans plusieurs dossiers.

"La minutie de la préparation, tout est là". Cette phrase guidait la vie professionnelle de la première. "Chaque chose à sa place et mieux vaut une copie de trop qu'une de pas assez". C'était la règle d'or de la seconde.

Le midi, elles se retrouvaient pour déjeuner. Elles aimaient les salades composées et un peu folles, ainsi que l'eau plate de la vallée. D'ailleurs reconnue pour ses vertus balnéo-thérapeutiques. Les lundis soirs, elles se prenaient facilement au jeu des intrigues policières, devant leur téléviseur. Elles partageaient la vie de compagnons sportifs, actifs dans les milieux de la construction et reconnus pour leur engagement dans la vie villageoise.

Tout était précis et ordonné.

Il est intéressant de rapporter ici des informations glanées au fil de rencontres informelles et conviviales avec des indigènes de la Haute-Vallée de la Sorge. Qui connaissaient ces deux soeurs absolument "sans histoires" et n'hésitaient pas à louer leur application. Dans ce même esprit, ils racontaient les fins de semaine très arrosées, durant lesquelles ces deux personnes frôlaient le comas éthylique, se désinhibaient en tenues bon marché qui laissaient apparaître des tatouages représentant des dragons, des serpents et d'autres petits reptiles entrelacés.

Il est important de constater ici que les lois élémentaires de la physique ne peuvent pas empêcher que des inlays se fissurent ni que des dossiers s'égarent. Ce sont les aspérités de la masse.

dimanche 19 juin 2011

Une buse

Le ciel avançait vite. Une buse planait, goûtant les caresses des nuages. Elle se laissait porter entre le monde stratosphérique et la citadelle de béton. Elle pouvait voir, comme un damier, les attiques, les penthouses, les jardins suspendus, les balcons à ciel ouvert. Elle surprenait des petits déjeuners encore endormis, de vieux humains actionnant de petits ciseaux contre des murs de lierre, des créatures filiformes en compagnie de fruits frais découpés, des corps allongés et tournés vers le soleil, des peaux très proches. Elle constatait ainsi le silence très éphémère qui se développe entre la nuit et le jour, les gestes démesurés qui accompagnent l'organisation des espaces, l'intimité des régimes et des restrictions, la petite musique chiffonnée des épidermes qui se flétrissent, la transmission des mycoses et des maladies. Au-dessus des attiques, des penthouses, des jardins suspendus, des balcons à ciel ouvert, une buse assistait à l'humanité.

Accélération

- La réception est fermée, merci de votre compréhension.
- Comment pourrions-nous le comprendre? Nous n'étions encore jamais venus. Nous pouvons, en l'état, l'accepter, mais il nous est impossible de le comprendre.
- Partez ou j'appelle la sécurité!

vendredi 17 juin 2011

Autour de la rognonnade

Trois poupons joufflus
Assis sur du bois tendre
Eructaient des rires mitrailleurs
En regardant leur mère
Assaisonner une rognonnade

Tandis qu'à la hauteur des charentaises de la cuisinière
Au milieu des taches de gras et des sciures de persil
Un chat épais jouait les premières répliques
De "Autant en emporte le vent"

Le cri

D'abord, il y avait eu des écrevisses flambées
Ensuite, il avait écartelé des cuisses de poule douchées de vin jaune
Consécutivement, il s'était rafraîchit le nez dans deux mamelons verticaux, citronnés et arrosés
Il avait enchaîné en appuyant sur les morilles de sa côte de veau et s'était amusé de leurs éjaculats
C'était avant les délices caprins de Chavignol
C'était avant la marquise et sa cour confite
Maintenant, dans un grand geste brusque et précis, il se désolidarisait de sa serviette
Il libérait son poitrail
Il se levait
Il fixait le lustre
Et il prononça à haute et intelligible voix: "Roubignoles!"

jeudi 16 juin 2011

Gomme à mâcher

Impassible, il se tenait droit sous la pluie. Il scrutait ses hipparchies. Il essayait de trouver une dynamique synchrone aux oreilles rotatives des chevaux. La pluie cloquait au contact des casques. La pluie s'enfouissait sans murmure dans les pelages. Au milieu de cette immobilité militaire surgit une taupe. Encore trempée de terre, elle offrit au commandant des armées inégalées de l'Empire une gomme à mâcher rose villa.

mercredi 15 juin 2011

Splitch

Il prenait son coupé
L'autre prenait sa berline
Ils taillaient du bitume noir
Ils mordaient des lignes blanches

Ils cherchaient le concerto
Un lapereau faisait sploutch
Un blaireau faisait splotch
Un renardeau faisait splatch

Sploutch, splotch, splatch
C'était le coupé qui découpait

Splatch, splotch, sploutch
C'était la berline qui limait

Noir, blanc, rouge
Petite musique de nuit
Confortablement assis
A l''intérieur rien ne bouge

Une nuit, du cuir travaillé
Il a fallu s'extraire

Deux gommes éreintées
Du coupé
De la berline
Avaient succombé

Double croche

Près du coupé
Près de la berline
On a entendu splitch

Oh, rien

- Rappelle-moi, c'est urgent, c'est pour dire que je t'aime.
- Oui, c'est moi, alors?
- Rien, ça m'a passé.

Anouk

Anouk aimait voyager en felouque. Au fil du Nil, elle rêvassait, le regard embrumé dans ses fumées de chibouque. Elle s'enthousiasmait à l'idée d'embouquer au hasard des rives. Elles lui rappelaient d'autres étendues sur lesquelles des herbivores excitaient leur langue contre les contours laineux de la houque. Jusqu'à ce qu'elle souque les cordages, il pouvait ainsi s'écouler de longues heures, bercées par le courant calme et ample. Glissant ainsi, elle puisait régulièrement dans une touque et en extrayait quelques biscuits croquants. C'était Anouk, c'était son Nil.

dimanche 12 juin 2011

Planeur

Madame P., qui approchait les soixante-dix ans, se promenait aux abords de la ville avec son fils homosexuel, qui avait fêté ses quarante-cinq ans voici une semaine. C'était la fin du soir. Après qu'elle se fut lavé les cheveux avec une lotion à la lavande. Avant qu'il ne partît à son rendez-vous, fixé quelques heures auparavant sur un site de rencontre, avec jürg31. Alors que tous deux songeaient à mettre un terme à leurs déambulations, ils aperçurent un merle qui dévorait un verre de terre. Il le découpait méthodiquement avec son bec. Puis secouait la tête afin de faire descendre les morceaux dans son gosier. Deux kilomètres au-dessus d'eux, au même instant, le pilote d'un planeur cherchait à se débarrasser d'un excrément nasal qu'il venait d'extraire de sa narine droite et qu'il roulait entre son pouce et son index. Le jour mourait, le ciel rougissait, jürg31 s'impatientait.

Viens

- Viens, je t'en prie, viens me sauver de mon HLM qui s'effondre sous les odeurs corrosives de la misère humaine. Viens et emmène-moi à la mer, manger de la tarte aux prunes. On fera des traces avec nos pieds, on jouera à se croire plus forts que la marée. Viens me prendre. Viens m'installer dans ta routière métallisée. Viens me passer du Sydney Bechett jusque vers l'océan.
- Ecoute...
- Viens avant que je me ruine avec des malts tourbés.
- J'ai la gym ce soir, je peux pas.

Miss Autoroute

C'est dans les stations-service que ça se passe. Ce sont les endroits qui bougent. Elles captent leur attention parfois jusqu'à 50 kilomètres à l'avance.
Là, c'était la famille De Rosario qui avait vu les signaux. Le père, Joao Miguel Felipe s'était engagé et arrêté sans peine dans le carré blanc. Il avait réglé son système automatique sur P. Le moteur avait presque émis comme un soupir. Enfin, plutôt un bruit de gros réacteur qui s'arrête. La mère, Susana, que les services de l'immigration écrivaient, à tort, Sousana, éteignit les écrans plats encastrés dans les appuie-tête. Pedro, 8 ans, n'eut ainsi pas le temps d'assister à l'assaut final d'un groupe de cinq lionnes sur une impala. Carla, 10 ans, se vit privée des derniers mouvements d'une chorégraphie au fil de laquelle des jeunes gens, pour la plupart métisses, chantaient en montant  et descendant des capots de voitures de luxe allemandes. Lourdement parés de bijoux dorés, les garçons agitaient beaucoup les bras, tandis que les filles penchaient la tête à gauche, puis à droite. Et peut-être même qu'elles souriaient vaguement. C'était difficile à dire.
On pouvait ainsi affirmer que la majorité des équipement électroniques de la voiture de Joao Miguel Felipe De Rosario étaient désormais désactivés. Les quatre occupants allaient faire une pause. Ils s'extrayaient du champ d'action du climatiseur. Ils se dirigeaient vers l'ombre, vers une autre fraîcheur, bercée par le ronronnement des compresseurs dormant sous les grands réfrigérateurs.
Visuellement, De Rosario père et mère avaient été pris en charge à 35 kilomètres de là, par un panneau lumineux les invitant à lever le pied. Dès lors, ils parcouraient maintenant les étals d'huiles de moteur, de fruits et légumes, de polos légers, de liquides lave-glace, de produits surgelés, de désodorisants d'habitacle. Ils entamaient un processus de détente. Leurs enfants aussi, puisqu'ils se disputaient distraitement les derniers bonbons en gomme cachés au fond d'un sachet fripé.
C'est juste avant la sortie, alors qu'il repartaient avec des petits fromages de chèvre industriels assaisonnés chichement, qu'il furent happés par Gérard. C'était écrit sur sa poitrine. Il les sollicitait pour participer à l'élection de Miss Autoroute. Presqu'enivrés par la fraîcheur vive et acidulée du lieu, les De Rosario proposèrent naturellement la candidature de Susana, que les services de l'immigration écrivaient, à tort, il est utile de le rappeler, Sousana.
Elle rejoignit ainsi, sur une estrade, à l'arrière de l'établissement, à l'entrée du couloir qui menaient aux toilettes, Karla, de Duisbourg, Juliette, de Montluçon, Carmen, de Pampelune, Luciana de Naples et Priska de Rheinfelden.
Des rafraîchissements à base de quinine circulaient. Il n'est pas inutile de préciser ici que les De Rosario avaient récemment fait l'acquisition d'un nouveau barbecue.
Enfin, voilà. L'après-midi s'égrenait dans des odeurs qui fluctuaient entre l'urine et le détergent. Avant la nuit, avant que les camionneurs ne gagnent cet oasis de néons multicolores, Miss Autoroute était désignée. Et elle cédait des droits limités de son image pour des étiquettes de clubs sandwichs d'un grand pétrolier européen.

jeudi 9 juin 2011

Organophosphoré

Jeudi soir après les courses, debout sur la table de sa cuisine, entouré de yaourts sans vrais morceaux de fruits, en attente de réfrigération, un type enregistré sous le nom de Jules von Saint-Etienne, aimait revêtir une jupe et des collants. Torse nu, il regardait son lave-vaisselle et lançait solennellement: "Ich möchte gern nach Mesopotamien fliegen." Ensuite, la nuit commençait et les insectes, sous les meubles, se tordaient sous les attaques organophosphorées de pièges en plastique.

La tendresse de l'escalope viennoise

Préposé aux photocopieuses. Ce n'était pas rien. Surtout chez S. Il avait juste les extrémités de son pantalon qui tanguaient sur ses chevilles, laissant le blanc de ses chaussures de sport éclater sur la moquette turquoise.Qu'il était souple ainsi chaussé, J.-R. Presque monté sur ressorts, glissant d'une machine à l'autre. Fourrant ses mains fines dans sa banane ventrale pour choisir le petit pinceau, la minuscule clé, la pipette adéquate qui lui permettait de relancer la coulée vomitive de papier. Opérant à genoux, les bras plongés dans la machine constipée, il travaillait au niveau des tailleurs des secrétaires, au milieu d'une forêt de jambes entre lesquelles d'autres techniciens, ailleurs, au gré d'horaires différents, s'affairaient. Lui aussi, pourtant, connaissait les éclats de leur satisfaction et les sifflements de leur extase lorsqu'il parvenait à dégrafer, au fond de la bête d'encres et de rouleaux, les pincettes contre lesquelles était venu se rider un amas de feuilles. Libérant ainsi le flux de papier. Se redressant parmi les sourires tranquillisés, J.-R. connaissait alors le vertige des jambes cotonneuses qui ont subi l'effort. Il rejoignait ensuite les dépendances techniques pour en ressortir pris dans une grappe de collègues. Tous partaient de restaurer. C'est lors de mi-journées similaires, que J.-R. adorait soulever la panure de son escalope viennoise avec la pointe de son couteau inoxydable. C'était aussi une satisfaction.

mardi 7 juin 2011

L'hongroyeuse

C'est en se dandinant dans ses chaussons de cuir, avançant sur de vastes parquets fumés, que la perceptrice gagnait son clavier. Qu'elle empoignait après quelques gesticulations boudinées, destinées à se mettre d'aplomb sur son siège de mauves miroitant. Ses mains s'échauffaient un peu en l'air puis pétrissaient les touches à la manière des hongroyeurs. Donnant ainsi au secrétariat de la troisième sous-commission des subsides à la démoustication, des airs de tannerie, parfumée au gros sel et à l'alun. C'est que Madame facturait. Et lorsqu'elle se trouvait dans ces états, lorsqu'elle manipulait d'obèses bordereaux gorgés de chiffres, elle distillait des sels minéraux dans de ténébreuses et fétides sudations.

lundi 6 juin 2011

Vers 19 h 15

Soudain, vers 19 h 15, elle se mit à parler italien. Il lui sembla même que ses yeux s'agrandissaient. Enfin, plutôt qu'il se passait quelque chose avec ses yeux. Progressivement, elle se mit à agiter son verre de soda dans les airs et des gouttes éparses perlaient sur la table, dont il aurait voulu se souvenir de la marque. Plus tard, ces gouttes se sédimentèrent et prirent la forme de petites vésicules collantes. Tout ça les amenait de façon lapidaire vers 21 h 30. Inconsciemment, ils savaient que les blaireaux, à une autre altitude, au même instant, retournaient la terre de leurs pattes fouisseuses dans un rythme proche de la syntaxe de certains vieux patois italiens.

dimanche 5 juin 2011

Pépites

Les chambres sentaient encore la nuit
Nous avions déjà déserté nos lits
Nous remuions nos chocolats chauds
Dans la douceur de notre méridien

Tandis que très loin les grands chiens
Flatteurs, valorisés et presque gros
De trafiquants de drogue groggy
Se préparaient à la nuit

C'était un autre méridien
Ils prenaient leur service
Ils léchaient les visages de leurs maîtres
Marqués par la répétition des sévices
Dans les assourdissements colombiens
De tractions de tout-terrain
Pourchassant d'invisibles traîtres

Loin de nos tièdes pépites de chocolat
Concassées et liquéfiées
Mais à la fois si près

jeudi 2 juin 2011

Les estropiées administratives III

En séance: "C'est bien de le préciser, comme ça, à futur, on pourra toujours faire évoluer la situation dans ce sens."
Sorte d'expression-valise constituée de "à l'avenir" et "dans le futur". Peut-être que se cache ici l'amour inconditionnel pour la préposition "à" et le mot "futur". De cet amour violent qui ne souffre aucune séparation. A tels points que les êtres aimés restent collés l'un à l'autre. Envers et contre toute syntaxe.