Le périmètre des carburatrices

jeudi 6 octobre 2011

ADMINISTRATIONS - Episode 7

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Instinctivement, les salariés de la section "Contentieux Ouest" du Service d'encaissement des contributions, s'éloignèrent des fenêtres et se regroupèrent vers la machine à café, toujours défectueuse bien évidemment. Vers les vivres en quelque sorte.

Lorsque Monsieur le Conseiller général P., directeur du Service d'encaissement des contributions, déboula dans les bureaux en bousculant les portes à rabattement automatique, certains tripotaient des dosettes de sucre,  tandis que d'autres mâchouillaient des bâtons agitateurs.

Jean-Jacques K. et "le boss", comme le qualifiait régulièrement Jocelyne F., s'enfermèrent dans le bureau du chef de section. Monsieur le Conseiller général P. faisait de grands gestes. Jean-Jacques K. bougeait lentement la tête.

"C'est les grands spécialistes! Ils arrivent la bouche en coeur sans la moitié de leurs documents. Ah, ils ont ça dans le sang, cette bande!"

Monsieur le Conseiller général P. et Jean-Jacques K. ne bougeaient plus. De l'autre côté du bureau vitré, des gémissements épars provenaient désormais de la masse de plus en plus compacte des salariés autour de la machine à café.

Semblables à des astronautes, les deux cadres rejoignirent le centre de l'open space.

- Qui a dit ça?, murmura le Conseiller général P., d'un timbre que personne ne lui connaissait.
- C'est la voix de Madame F., renseigna Jean-Jacques K.
- Merde, c'est pas moi, j'ai rien dit. Putain, c'est vraiment pas moi! Jocelyne F. décompensait. Ses collègues s'en écartaient légèrement.

"Si j'étais toi, je le ferais attendre. Y'a pas de raison, ils se croient tout permis, cette équipe!"

C'était la voix de Jean-Claude E.

"Tu peux y aller! En dessous de la pile! Et pis cette veste en cuir qui pue, je te jure, quelle horreur!"

C'était la voix de Jocelyne F.

"C'est pas une mauvaise idée. De toute façon, ils vivent en groupe, c'est connu. Des immeubles remplis de ressortissants de la République démocratique de Z. Alors on en secoue un, il fera passer le mot, comme quoi faut pas non plus faire chier les impôts."

C'était la voix de Jean-Jacques K.

Du côté de la machine à café, des lèvres tressaillaient et finissaient dans un tremblement. On pouvait percevoir des sanglots. De plus en plus nettement.

- C'est quoi ce bordel?, articula tout doucement, en détachant les syllabes, Monsieur le Conseiller général P., penché sur l'oreille de Jean-Jacques K.
- Je sais pas, je vous jure que je sais pas.

Les deux hommes chuchotaient comme devant une grosse bête qu'il ne faut pas effrayer. Soudain, on a vu quelque chose dans les yeux de Jean-Jacques K. Il s'avança vers Jocelyne F., presque sur la pointe des pieds.

- C'est ce que je crois? Dites-moi que je fais fausse route, Jocelyne. Avez-vous la même impression que moi?

Alors il s'est passé le même quelque chose dans les yeux de Jocelyne F.

- C'est ça, gémit-elle, c'est notre conversation de la séance de stabilisation des coûts liés. Celle qui a précédé l'édition de la version finale du budget.
- Notre conversation d'il y a un mois, c'est bien ça?
- C'est ça.
- Nom de Dieu.

Jean-Jacques K. trottina vers Monsieur le Conseiller général P. Un peu voûté, comme s'il craignait une explosion, des projectiles, des munitions perdues.

A suivre.

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