Le périmètre des carburatrices

lundi 30 juin 2014

Excursion

Un jour, vous êtes deux et vous décidez de prendre la route du col. Vous décidez ça parce qu'il fait un peu chaud dans la plaine et qu'en haut, il doit vraisemblablement y avoir davantage de fraîcheur. Vous arrivez après quelques heures de marche dans une cabane qui est une chaumière sans style, propice à ne pas gêner la trajectoire des êtres jetés en elle. Là, vous découvrez, sans l'avoir forcément cherchée, une vieille boîte de thé, encore garnie de feuilles. Vous procédez à l'ébouillantage de l'eau et à la répartition du liquide dans les tasses. Ensuite, vous laissez floconner les feuilles. C'est à ce moment que l'un de vous deux s'absente. Il quitte la cabane. L'attente est inhabituelle. Lorsque l'autre revient, vous songez à porter à vos lèvres les tasses de thé. Vous découvrez alors, très précisément, que dans l'intervalle, vous en avez bu, du thé, en grande quantité. Pourtant, vous êtes persuadé, puisque vous en avez le sentiment clair, que vous n'en avez bu qu'une tasse. Ensuite, le reste de l'excursion est assez rapidement consacré à approcher une définition de ce qu'est l'amour d'une vie.

Vieux dragueur

L'orage
S'est tiré
Il nous a laissé
La pluie
En rideaux
Mous et gris
L'orage
Est parti
Gueuler
Plus loin
En gruger
D'autres
Avec
Ses lumières
Ses éclats
Ses grognements
Sa voix
De vieux dragueur
Ici ça pisse
Et on chiale
En regardant
L'horizon
Clignoter
Sur d'autres corps

jeudi 26 juin 2014

Pomme

Lorsque tu regardes
Un orage avancer
Une encre
Prendre possession
Petit à petit
Du ciel
Avec la détermination
D'une substance toxique
C'est agréable
De couper une pomme
En quartiers
De lui enlever la peau
Avec toi
Sur mes genoux
En sandalettes
Les jambes nues
Toi qui rêvasses
Toi qui regardes
Dans une autre direction
Toi qui t'en fiches
De la possession du ciel
Dont même la visite
Ne t'intéresse pas
D'ailleurs
Et après l'avoir
Bien coupée
La pomme
C'est une satisfaction
D'aligner les morceaux
Sur la crudité
D'une table en zinc
Ensuite
Il faut hésiter
Ou faire un peu semblant
Avant de les manger
Un à un
En accueillant
Les gouttes

mardi 24 juin 2014

Tout cru

La nuit
A avalé
L'orage
Tout cru
Sans rien
Mâcher
Des éclats
De lumière

On titubait
Dans l'obscurité
On s'enivrait
De ses rots

A l'aube
Au-dessus
De nos têtes
Le ciel
Avec ses petits nuages
En miettes
De mignardises
Ne s'était
Visiblement
Pas brossé
Les dents

lundi 23 juin 2014

Apparition

Lorsque j'ai
Relevé la tête
Tu n'étais plus là

Tu ne t'es pas montrée
Lorsque ma voix
Ferraillait
Avec
Le vent
Les flots
Les cordages
Tout ce qu'il faut
Pour tirer nos corps

Et j'ai cru t'apercevoir
Oui c'est ça
Je crois
De dos
Ta tête
Au milieu de la foule
Aussitôt avalée
Comme un homme à la mer
Ou un évadé en quête de rivage
On ne sait jamais vraiment
Lorsque ça souffle en grains
Et que ça pleut en lames

Seulement voilà
Ma voix s'est enraillée
Comme une fusée de détresse
Mouillée

jeudi 19 juin 2014

Tes cheveux

J'aime plonger
Dans tes cheveux
Car ils sentent
La chute
Depuis une falaise
Tropicale
Ils ont la couleur
D'un arrière-pays
Oublié des vacanciers
Ils sont frais
Comme le regard
D'une amoureuse
Ils rendent fou
Comme la violence
D'une migraine
A ne plus distinguer
La douleur
Du délice

mercredi 18 juin 2014

L'ancien du moto-club

L'ancien
Du moto-club
Maintenant
Prend le train
Avec sa canne
Et son chien tranquille
Dans ce silence
De campagne
Qui précède
L'arrivée
Des locomotives
Il persiste encore
Une odeur de gasoil
Tandis que le chien
Au pied bot de son maître
Garde au fond
De leurs âmes
A tous deux
Comme une poire
Pour la soif
Le suc
Des vrombissements
Des derniers instants
De gloire
Lorsque le train
Ne passait pas encore
Par ici

Gestes simples

Des gestes simples
Dans la maison à l'écart
Un programme
Sans envergure
Champ libre
A l'arbre ancien
Qui rythme tout
Un soir avant la pluie
Il est venu
Ecouter les feuilles
Et puis
La nuit la reprit
A nos gestes simples

Clous

Elle avait
Un sac avec des clous
Dessus
Des chaussures
Et une ceinture
Cloutées
Alors
Avec ma gueule de bois
C'était risqué
De venir
Faire le mariole

Collet à chien

Saisir le monde
Avec un collet à chien
Comme un animal
Errant, perdu et plein de puces
Et l'embarquer
Dans une camionnette
Qui pue et qui bringuebale
Lui faire voir
Ce que la captivité
A de dégueulasse

vendredi 6 juin 2014

Claudiquer

Apprendre
A mon visage
A marcher
Jusqu'au creux de tes mains
Il est pieds nus
Tête en l'air
A sortir en guenilles
Dès le matin
Eperdu
De ton aube
Et avec tout ça
Le chemin
Rugueux de gabions

Une gare

Une gare
Petite
Plantée
Comme un bout
De météorite
Dans une campagne
Penchée
Courbée
Avec des cloques
Une gare
Irriguée
De tranchées
En béton
On dirait
Un champ de bataille
Vide et refleuri
A creuser un peu
On y retrouverait
Des os et du métal
A bien écouter le vent
On entendrait
Des râles
Des pleurs
Le malheur
Tout à ses grandes manoeuvres

Vieux

Tu me manques
Parce que je suis vieux
Comme la fin
D'un quai de gare
Griffé par la pluie
Vieux parfumé
Aux rognures
De poussière
Vieux comme
Un soupir
Lâché en mer
Tu me manques
Je me souviens
Tu arrêtais les trains
Chorégraphe
De particules en suspension
Matelote
Sans jamais vomir

mardi 3 juin 2014

Soudain

Elle le regardait
Comme on se demande
Ce qui se passe
Là-bas
Tout au fond
Au pied du clocher
Au bout de la plaine
Dans L'Angélus
De Jean-François Millet

Elle le regardait
Puisque c'était un miracle
De l'avoir retrouvé

Aussi inespéré
Qu'un camée perdu
Récupéré au milieu
Des herbes folles
A se demander
Comment il avait résisté
A la météo
Au temps
Aux machines
Aux godillots
Qui éreintent
Les prairies
Pressés de gagner
Des surfaces
Dures
Et sans mystère

Tomate

Une vie
A prendre
Avec un couteau
Comme une tomate
Tombée d'un panier
Une vie dont on enlève
La peau
Les pépins
Une vie qu'on dégorge
Une vie qu'on trafique
Pour lui faire
Tout à fait
Rendre son goût
Pour être sûr
Qu'aucune saveur
Ne filera
Dans l'évier

Béton

Elle sentait
Comme
Une maison fraîche en été
Elle avait les cheveux
Attachés de nuit
La lumière
Collée sous ses pieds nus
Ranimaient
Nos couloirs
Privés
De rires et de cavalcades
Lorsque parcourions
Les campagnes
Lorsque nous lacérions
Le pays
De giclées de béton
Acceptera-t-elle
Désormais
De nous abriter