08 avril 2015

Téléfilm

Rammstein diffuse sur la plateforme numérique "Frühling in Paris".
Olfactivement, des locataires de proximité tentent une recette épicée et audacieuse à base d'agneau.
Une opératrice de télémarketing vient d'appeler.
Elle parlait de mobilier de terrasse avec une voix douce et fluide.
Il lui a dit qu'il y avait des beaux jours dans sa voix.
Elle n'a pas vraiment montré de satisfaction mais sa respiration s'est fait moins discrète.
Il l'a informée de la situation de l'agneau qui mijotait en bas, il a parlé de solitude, il a confié sa difficulté à définir un nombre de chaises, il a été confus dans l'expression de ses besoins.
Elle a estimé qu'il fallait le rappeler.
Il lui a proposé une messagerie électronique, elle n'a pas jugé cette information utile.
Il a raccroché le téléphone près de la commode qui sentait encore son ancien chat, celui à l'odeur sombre, lorsqu'il revenait de promenade, après la pluie.
Maintenant le trafic a diminué dehors.
Le voisinage pourra mieux se concentrer sur le téléfilm.

26 mars 2015

Docile

Il remontait la ville.
Il écoutait un duo de rappeurs.
Il voyait des publicités pour des monospaces asiatiques défiler de bas en haut, puis de haut en bas.
Il observait des salariés oranges tronçonner une haie assez fournie, assez vivante.
Il écoutait des fautes de grammaire un peu plus loin dans l'allée.
Il assistait au choix de matériaux à durée de vie programmée pour bâtir un monde docile.

13 mars 2015

Moquette

La moquette
Du couloir de l'hôtel
Etait un tapis de jour
La piste lumineuse
De nos errances
Dans une nuit
Aux lourds parfums
Synthétiques

L'aube
Serait constituée
D'un guichet de marbre
Et du ballet
De hauts dignitaires

L'aube nous rappellerait
Que nous étions
Etanches à leurs soupirs
A bord
De notre tapis de jour
Pisteurs de nuit
Pieds nus
Dans la savane sombre
De nos tristesses
Minuscules
Et pourtant agiles
Comme de petits singes

Lézardés de lumière

La nuit
Est une promesse
Nous en sommes
Le mensonge

05 mars 2015

Brindille

Ton regard
Est
Un petit hélicoptère miniature
Il tient sur une brindille
En équilibre
Les meilleurs pirates
N'arrivent pas
À s'emparer
Du boîtier de commande

Le chemin sec

Je t'attendrai
Ce sera l'attente
Sèche comme un chemin
Laissé à l'abandon

Au cas où
Tu reviendrais
Le laisser intact
Et dans cette attente
Il se sera creusé
Comme des joues
Avec le temps
Tout seul
Devant
Mon espoir immobile
Flanqué sur le banc
Dehors
Au début du chemin

Je t'attendrai
Et je mettrai
En garde à vue
Quelques nuages
Les plus gros
Les plus gris
Je les interrogerai
J'aurai cette prétention
De savoir
S'ils t'ont vue
Par les chemins
Par les collines
Par les villages
Là où la pluie
Et le vent
Ont une chance
De t'atteindre

Il n'y aura aucune réponse
Puisque les nuages
Ne parlent pas
À ceux qui les supplient

Alors ce sera l'attente
Sèche
Comme un ballast
D'une voie ferrée
Dont les trains
Ont été déroutés
Sans sommation

17 février 2015

Salon de thé

Elle dodeline. Elle sourit un peu. Elle joint les mains, je veux dire par là qu'elle les fait se tenir très tranquilles. Son immobilité est parfum. Il tourne sa tasse dans sa sous-tasse. Il tourne ce qu'il boit. Dans l'autre sens. Ils ressemblent à un couple. On dirait bien. Leurs intentions portent des tutus vagues et grossièrement découpés dans du tulle bon marché. Ils viennent de commander des "petites salades indiennes". Avec "pas trop de poulet". Le début de l'après-midi est libation à l'eau minérale. Ils se parlent calmement. On dirait un entretien d'évaluation. On dirait qu'il y a embauche. On dirait qu'ils vont trouver quoi faire ensemble. On dirait qu'ils se dirigent vers une collaboration. Des mots, "partenaire", "danse", "hip", "hop", "cool", "waouh" flottent brièvement dans l'air, comme un jet de gouttelettes émis par un brumisateur aux senteurs opulentes. Aux pieds d'une table voisine, un chien court et maigre fait le beau, se dresse sur ses pattes arrière, maintient un équilibre succint et reçoit sur sa langue qui tremble un peu une fine tranche de canard fumé. Et cette question, lâchée, incontrôlable: "L'action sur les chaussettes mi-longues est-elle encore d'actualité dans ce magasin dont j'ai oublié le nom, mais qui se trouve dans la zone commerciale du bout de la ville, celle avec les trottoirs peints en verts?"

04 février 2015

Rayé

La stratégie
Des corbeaux
Ou des corneilles
Ou alors des choucas
Ces machins noirs
Qui raient l'hiver
La stratégie
De ces trucs
Lui sembla claire

Ils tournaient
A la manière
D'un cyclone
C'étaient les mites
D'un tube d'air glacé

Il s'était imaginé
Avoir trouvé
Il croyait
Mettre un sens
Là-dessus

Peut-être
Que c'est ça
Devenir fou
Commencer à parler
Avec aplomb
De la stratégie
Des corbeaux
Ou des corneilles
Ou alors des choucas
Ces machins noirs
Qui raient l'hiver

20 janvier 2015

Veilleuses

On s'habitue à la tristesse.

On s'habitue à une vie sans émotion autre que la satisfaction d'obtenir de la marchandise meilleur marché dans ses commerces favoris, en raison d'une participation assidue à un programme de fidélité.

On s'habitue à abandonner le désir et son cortège de soubresauts. On s'habitue au roulis lisse du bitume.

Et plus tard, avec beaucoup de chance, enfin c'est ainsi qu'il faudra qualifier les événements s'ils réussissent à survenir et si la vie se prolonge jusque-là, plus tard, un document sur la savane et l'endormissement des fauves au fusil hypodermique pourra procurer une joie.

Il s'agira plus précisément d'un sentiment primesautier. Celui-ci sèmera la confusion dans notre esprit.

Il nous ferait prendre les égarements de notre corps, à tort, pour de l'ivresse, si le personnel d'accompagnement gériatrique n'était là pour nous rappeler que la nuit exige désormais des veilleuses fiables et fait résonner des silences rayés.

05 janvier 2015

Dégel

Dans le dégel
Un renard mange
La dépouille d'un de ses semblables
Coupée en deux

Il est observé par une buse et un corbeau. Ils sont trois autour d'une carcasse. On dirait le commencement du monde.

Dans le train rapide, des hommes dociles et barbus commandent des capuccinos et ils redemandent davantage de crème.

Ensuite le soleil découpe et brise le matin et sa lame atteint la façade d'une maisonnette en bordure de forêt. Il s'introduit dans des existences ermites. Elles doivent maintenant s'accommoder de sa langue de feu qui lèche l'intérieur des pièces à la recherche de sucreries, de goûts salés, de traces et de condiments.

Tandis que des usagers des transports en commun gagnent les bus en buvant de longues bières contenues dans de l'aluminium. Tandis que leurs regards clignent et s'éloignent du tempo qui reprend.

Et il n'est plus possible
De dire exactement
A quel stade en sont
Les opérations
Dans le dégel
Là où
Un renard mange
La dépouille d'un de ses semblables
Coupée en deux

02 décembre 2014

Soufflé

J'ai mis
Mes yeux dans les tiens
Comme on met
Les petits plats
Dans les grands
Avec la maladresse
De celui qui n'a jamais
Fait un soufflé
Et qui confond
Le mode d'emploi du four
Et le livre de cuisine
J'ai mis
Mes yeux dans les tiens
Et tu m'as dit
Et si
On allait
Manger dehors

01 décembre 2014

Ronger nos capuches

N'était-ce pas
Un grand mouton
Sali de boue et de feuilles
N'était-ce pas
Ce gros animal
Qui tirait
Brouillards et brumes
Qui ramenait
Le ciel sur la terre
Comme seul un herbivore
Sait procéder
Avec sa langue et ses dents
Pour trier
Le pissenlit de la dent-de-lion
N'était-ce pas
Un grand mouton
Sali de boue et de feuilles
Qui prenait possession
De l'hiver tout affairé
A ronger nos capuches

24 novembre 2014

Ombres indociles

Il en est, du silence et de la solitude, comme d'une paire de chiens de traîneaux. A ne pas les entraîner à fendre le blizzard et les météos capricieuses, à oublier de les nourrir, ils ne distinguent plus l'aube du crépuscule. Ils finissent par vous dévorer, vous laisser là, votre carcasse aux prédateurs, et à errer sans fin dans des bois profonds, neigeux et abyssaux, jusqu'à disparaître, en ombres indociles.

Un oiseau noir gardait le gris du jour

A Thomas Vinau, en hommage à "Au froid de l'aube"

Un oiseau noir gardait le gris du jour. Il retenait la terre de ses serres, pourtant ridicules ainsi plantées dans l'ampleur du monde. Il l'empêchait de s'égoutter comme on retient un drap qui profite de la nuit pour glisser et s'enfuir. Plantés dans nos bottes, nous fumions nos cigares, nous éructions, nous nous grattions l'entrejambe. Nous lui opposions une frime maximale. Et ça faisait des petits chuintements lorsque nos cendres s'effondraient sur les sols détrempés. Il n'y avait pas beaucoup d'autres bruits par ici. Imperméables, nous considérions le volatile. Nous avions l'impression qu'il allait nous dévorer d'un rire. Nous nous gargarisions de nos frissons. Nos petits sursauts nous galvanisaient. Nous restions ainsi dans le froid, l'humidité et la pénombre perpétuelle, à opposer un rempart à l'oiseau noir qui gardait le gris du jour. Nous savions que nous pourrions compter un jour ou l'autre sur la relève. Nous savions que les migrateurs rapporteraient la lumière.

04 novembre 2014

Le jaune et le gris

C'est une aube au milieu de laquelle le jaune et le gris en viennent aux mains. Ils livrent le spectacle d'un pugilat de fin de fête. Chacun cherche à marquer l'autre avant de s'enfoncer dans l'hiver comme on regagne la banlieue. Il y a pourtant quelque chose de plus, qui appuie de tout son poids. Voici venir l'équarrisseur. Et ses sacs de jute. Et ses sacs à rognures. Qu'il s'emploie à remplir de minerais d'automne. L'écume aux lèvres, la tête en une fumée, nous nous lancerons à sa poursuite, nous irons récupérer ce combustible pour cramer nos heures sombres.

27 octobre 2014

La fureur, la rage et la faim

La lumière s'est cabrée. Elle a profité d'une brèche à l'horizon. La lumière s'est redressée. Soudain. Comme un malade depuis son lit voit la porte de sa chambre s'ouvrir sur une présence menaçante. La lumière s'est mise à hurler. Le jour ne laissera pas la nuit marcher sur son corps sans hurler. Sans livrer bataille pour chaque flammèche avalée par l'ombre. Le jour écharpera le crépuscule comme si la lumière ne devait plus jamais éclore. Le jour l'a déclaré. Il se laisse posséder par la fureur, la rage et la faim.

19 octobre 2014

Raisins

Les insectes se posaient sur le silence et mitaient l'air. Des êtres pressés étalaient quelques mètres supplémentaires de bitume avant l'hiver. Du fond des forêts, une hâte venait taper, comme un écho, le fond des villes. Et toi, tu avançais tes mains vers mes cheveux, comme on enfonce ses doigts dans un plat de raisins, en quête du grain satisfaisant, lisse et mûr.

18 octobre 2014

Epopées

Ils arrivent
Ils font du bruit
Ils poussent leurs mécaniques
Ils arrivent
Pour tout casser
Nous nous sommes appliqués
A ramasser
Avec méthode
Les miettes sur la table
Dehors
Sous le porche
Ils arrivent
Nous plaçons alors
Notre confiance
Dans cet automne
Qui s'abat sur nous
Saura-t-il
De son bleu et de son feu
Les écraser
Peu importe
Si c'est à quelques mètres
De notre petit porche
Nous n'aurons pas peur
Je crois
Nous saurons supporter
Le petit bruit
De leurs squelettes
Ainsi rabougris

03 octobre 2014

Et soudain tu pleures

Les quinquagénaires
Et leurs petits chocolats chauds
Les matins frais
Tandis que dehors
Des moineaux
Et des merles
Agonisent
Et le soir
Les adolescents
Qui se battent
Pour passer au niveau supérieur
Du jeu télévisé
Et le lendemain matin
Les quinquagénaires
Et leurs petits chocolats chauds
A nouveau
Et tout ça
N'en finit plus
Sauf lorsque tu te mets
A pleurer
Le monde est obligé
De vomir
Devant tant de beauté
Simple et légère

Prise de contrôle

Elle a laissé
Venir l'océan
A ses pieds
Comme on laisse
Un molosse
Qui a tué un des siens
Approcher ses bottes

C'était remarquable
Cette patience
Ce calme
Ce silence
Qu'elle développait
Devant
Toute cette flotte salée

Un jour le molosse
Habitué à l'odeur du caoutchouc
Ne distinguera plus l'odeur du revolver

Un jour l'océan
Ne sentira pas
La chimie
De son usine
A elle
Le pénétrer
Comme on prend le contrôle
D'un réseau d'artères

Nous n'aurons même pas existé

De rage et de fureur
Courir et fendre
L'obscurité
Planter
A deux mains crispées
Son petit couteau
Le canif qui nous sert
De misérable compagnon
L'enfoncer
Dans le gros ventre
De la nuit
Sans même
Prendre le temps
De viser
Pas à la sauvette non plus
Agir d'un trait frêle
Le geste des faibles et des désespérés

Elle rira bien
De grosses secousses d'obèse
Nous n'aurons pas atteint
Ses entrailles
Juste l'épiderme
Un peu endommagé
Un bon jour là-dessus
Et la nuit prochaine
On n'y verra plus rien
Nous n'aurons
Même pas existé

17 septembre 2014

Il y a un saucisson

Il y a un saucisson. Il se trouve dans un placard. Au sec, au frais, à l'abri de la vermine. C'est un programme apaisant de faire de ce saucisson le but de sa journée. Après le soleil, la pluie et les éléments. Penser au saucisson durant les aventures du jour. Et puis rentrer. Et aller contempler le saucisson. Au calme. Il n'a pas bougé. Ou si peu. De toute façon, c'est invisible à l'oeil nu. Dans un intérieur de peu d'électricité, se réjouir du moment où on amènera le saucisson sur la table. On le découpera. Pas lentement mais tranquillement. Dans un halo de lumière minimal. Japperont au fond du domaine les bruits mélangés de la ville et de la faune qui descendent vers la nuit. Ensuite, on aura envie de penser à des choses peu compliquées qui amèneront une vision du monde plus vaste. Large comme la traversée d'une prairie verte et fraîche les pieds nus. Loin du verre pilé, des boîtes de conserve abandonnées et des restes de l'humanité. Enfin, après avoir placé une pomme à la place du saucisson, on ira se coucher. Au-dessus d'une obscurité métallique comme une langue sur un couteau.

02 septembre 2014

Petit rongeur

La joie
Est un petit rongeur
Qu'il faut poursuivre
De la cave
Au grenier
Et ramener
Près de soi
Puisque nous aimons
Que nos êtres
Se fassent
Grignoter

Viens

L'aube
Avançait vers lui
Elle semblait suivre
Un sentier invisible
A l'odeur
Comme un chien
Sorti
Des encens mordorés
D'un Fra Angelico
L'aube venait
Lui lécher les pieds
Elle semblait savoir
Qu'il se tenait
Toujours
Pieds nus
Dans ses sandales
Sur son banc

01 septembre 2014

Ebouriffés d'aube

Des êtres vivants
Jetés dans le matin
Ebouriffés d'aube

La nuit
A la manière
D'une grosse prostituée
Les a serrés
Dans ses bras sombres
Elle a laissé
Sur leurs cheveux
Des odeurs
De papouilles
Des parfums
De poitrine

Et puis
Elle les a envoyés
Affronter la lumière
Sans les recoiffer
La gorge sèche
Sans salive
Pour se redonner
Un peu d'allure

25 août 2014

Caresse

La voiture
De police
Etait
Un doigt lumineux
Elle progressait
Sur le bitume
En glissant
Sur les coutures
De la ville
Tressaillant
De rouge
De bleu
Et de blanc
Au loin
On ne savait
Plus très bien
Sous cette caresse
Qui
Des rues
Des banlieues
Ou des fugitifs
Frissonnaient

21 août 2014

Les doigts qui craquent

Cette ville
A les doigts qui craquent
Elle semble promise
Aux rhumatismes
Courir vers l'eau
Ne sera
Bientôt
Plus possible
Sans assistance

Suivre et poursuivre

D'abord
Suivre l'été
D'une démarche
De badinage
De début de soirée
L'esprit rosé
Ensuite
Puisqu'il ne répond pas
Presser le pas
Lui tourner autour
En mobylette
Comme il se dérobe
Faire ronfler le moteur
Gonfler l'air de gaz
Enfin carrément
Le poursuivre
Exiger des choses
A haute voix
Se donner en spectacle
Parler d'amour
Alors que nous dégageons
La baise
Alors que nous exigeons
Le petit coup de soleil
Pour se cramer
Vite fait

06 août 2014

Ton rire est un ogre

Ton rire
Est un ogre
Qui te dévore
Les joues
A même
Le visage
Et puis
La serviette
Autour du cou
Comme le drapeau taché
Des assaillants galvanisés
Il poursuit
De son pas lourd
Nos oreilles
Puisque ses dents
Ont faim
De nos cartilages

Jus

La nuit
Ressemble
Au jus
D'une cerise
Ou d'un sorbet
Qui coule
Entre les doigts
En attendant
Que l'aube
Respire
Même
D'un souffle
Le dernier
Pour sécher
Tout ça
Et le rendre
Indélébile